Legislator, le robot législateur


Chacun peut le constater dans sa vie quotidienne : la France souffre d'un grave manque de lois. Des jours entiers peuvent se passer sans que le contribuable, l'agent économique, le citoyen, ne rencontre une norme byzantine ou contradictoire, et à peine compréhensible par les agents mêmes qui sont chargés de la mettre en œuvre. En un mot, l'anomie nous guette.

Pourtant, beaucoup d'efforts ont été consentis : le Forum Économique Mondial, dans son classement de 2015-2016, classe ainsi la France au 115e rang mondial sur 140 pour le poids de la complexité administrative ; nous ne sommes pas si loin du top 20 des pays au fonctionnement le plus kafkaïen (nous en faisions d'ailleurs encore partie en 2012-2013). Légifrance, le site qui regroupe l'ensemble des lois et règlements applicables sur le territoire, disposait autrefois d'une page présentant des statistiques sur le volume de normes produites chaque année ; par modestie sans doute devant l'œuvre abattue, la page n'est plus disponible aujourd'hui.

Dans un monde lourd de menaces toujours renouvelées, la représentation nationale, chaque jour, fait de son mieux pour pallier ce manque de lois, non sans une certaine efficacité il faut le reconnaître. Se portant sans hésiter au cœur des problèmes qu'ont en tête tous les Français, c'est d'une main qui n'a pas tremblé que le législateur est récemment intervenu pour réguler l'usage excessif des cabines de bronzage, ou celui des fontaines de soda en libre-service.

Hélas, ces mesures courageuses ne suffiront peut-être pas à remédier aux innombrables problèmes auxquels est confronté notre pays. Aussi, c'est animés d'un esprit civique que nous offrons à l’État notre modeste contribution à cette grande œuvre de civilisation : relancer l'économie française par la vente annuelle de codes divers et variés. Cette contribution se nomme Legislator. Legislator est un robot logiciel ; il a lu les 80 textes de loi codifiés applicables sur le territoire Français ; et à partir de ce corpus, il génère, article par article, de la norme en continu ; plus précisément, Legislator produit littéralement une loi toutes les cinq minutes. Legislator ne dort jamais, ne déjeune jamais en ville, ne part pas en voyage d'études, ne va pas tâter le cul des vaches dans sa circonscription ; Legislator ne fait rien d'autre que légiférer.


Tweets de @Legislatozor

Legislator a compris les ressorts de l'économie de l'attention moderne : plutôt que de publier ses lois dans un journal officiel que personne ne lit, Legislator les publie directement au centre de la vie politique des années 2010, c'est-à-dire sur Twitter. Ils peuvent ainsi être directement retwittés par le public et les journalistes.

Legislator, natif d'internet, a une compétence universelle ; quant à l'applicabilité de ses normes, elle ne sera que marginalement inférieure à celles de l'État.

Bien entendu, il se trouvera quelques esprits chagrins pour clamer que les 525.960 nouveaux articles que Legislator produira cette année surchargeront inutilement un corpus législatif déjà bien lourd ; Descartes ou Montesquieu par exemple, qui pensaient qu'un excès de lois était le plus sûr moyen de détruire l'état de droit. Mais l'œuvre de salut public de Legislator ne s'arrêtera pas devant les jérémiades de ces mauvais Français.

D'ailleurs, si les circonstances devaient l'exiger, Legislator se tient en réserve de la nation : quelques rapides réglages suffiraient à produire un article par seconde, voire plus si le créateur de Legislator n'était pas trop paresseux pour l'optimiser.

Ressource ultime, l'option nucléaire, toujours possible si notre initiative ne devait pas suffire à nous sortir de la crise : on pourrait envisager de lancer Legislator sur Occigen, le superordinateur du Grand Équipement National de Calcul Intensif. C’est le calculateur public le plus puissant du pays. D'après nos estimations au dos d'une enveloppe, nous pourrions pousser la production normative à plus de 270.000 articles de loi par seconde - ce qui devrait suffire, même si l'on ne sait pas très bien à quoi. Peut-être pourrions-nous même en exporter un peu. Bien entendu, pour interpréter toutes ces lois, il faudrait construire un autre supercalculateur, encore plus grand, qu'on pourrait appeler Hypoxi, sur lequel devrait tourner un logiciel nommé J-rist ; tout cela ne manquerait pas de créer des emplois.



Principaux avantages de Legislator


- Legislator n'utilise pas sa réserve parlementaire pour dépanner des associations amies ou huiler les rouages de sa circonscription : il la thésaurise en bitcoins ou l'utilise pour faire du trading haute fréquence, ce qui contribue à renflouer les coffres de la nation.

- Legislator, en tant que machine, ne souffre ni de phobie administrative, ni de trous de mémoire divers et variés, et comme il ne jouit pas (pas encore) de la personnalité morale, il n'est redevable d'aucun impôt, sûre manière d'écarter le risque de fraude fiscale.

- On n'est jamais certain que la majorité parlementaire suivante sera moins pire que la précédente ; avec Legislator, si la v2 marche moins bien que la v1, on bat le développeur, et on reste sur la v1 en attendant un patch.

- Les textes produits par Legislator ne s'éloignent qu’occasionnellement du français correct ; de la même manière, c'est seulement par éclipse qu'ils sont incompréhensibles.



Perspectives de développement


- Bien entendu, on ne saurait s'en tenir là. Si la crise normative devait s'aggraver, ou si les législateurs de chair et d'os devaient donner des signes de faiblesse, Legislator s'effacerait devant Codificator, qui produirait quant à lui un Code complet par seconde, en puisant pour faire bonne mesure ses thèmes dans les « Sujets tendance » de Twitter. Cela permettrait de réguler dans l'œuf des manifestations d'enthousiasme spontané toujours un peu suspectes. En outre, ce système représenterait un gain de temps considérable par rapport au processus traditionnel qui suit le même mouvement, en passant simplement par l'Assemblée nationale et le Sénat.

- Pour ne pas nous contenter de lois, mais pour offrir aux Français un service d'information complet, nous nous proposons de lancer un Journal officieux, généré automatiquement à partir des anciens numéros du Journal officiel.

- On sait que nombre de lois ne doivent leur existence qu'au désir irrépressible de parlementaires de voir la une de leur quotidien local barré du titre « Tout sur la loi Machin » ; poursuivant son œuvre de salubrité publique, une déclinaison de Legislator à l'adresse maloiamoi.com pourrait en un clic livrer le projet de loi clés en main, si nécessaire aux couleurs républicaines ; on peut espérer qu'au moins une partie du public concerné, après cette petite satisfaction narcissique, se satisfasse de l'afficher dans leur bureau et renonce à l'infliger à la nation.

- Enfin, la vraie reconnaissance pour Legislator serait qu'un étudiant en droit ou un assistant parlementaire pressé de composer un rapport à coups de copier/coller sur internet ne réalise pas que ses articles sont imaginaires, et les prenne pour argent comptant : l'art imite la nature.


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